jeudi 17 juillet 2014

Sur le mal de nos universités (sénégalaises)

« Que le soleil se lèvera demain est une hypothèse. » (Ludwig Wittgenstein)

Pour commencer, l’une des principales sources du mal de l’université, c’est l’infiltration par la politique. Or, dans tous les pays du monde où les universités publiques fonctionnent convenablement, l’enseignement supérieur n’a rien à voir avec la politique et les élections. C’est pourquoi tant que le calendrier universitaire sera indissociable du calendrier des consultations électorales dans notre pays, l’efficacité ne sera pas au rendez-vous de la transmission du savoir et de sa production.  Tant que la politique sera au cœur de l’institution universitaire, l’efficacité sera en dehors de l’institution. Or, la politique continue encore d’attirer les ressources humaines de l’université : au lendemain de la seconde alternance au sommet de l’Etat, c’est un grand nombre de collègues de toutes les facultés qui ont fait acte d’allégeance au parti au pouvoir, en l’occurrence l’APR.
La perversité de l’engagement politicien d’universitaires c’est que l’activité politique est tellement absorbante que chaque fois que des ressources humaines le font, c’est un incalculable manque à gagner, en termes de production du savoir et donc de production de richesses. Dans le cadre de l’enseignement supérieur, ce sont des heures d’enseignement et d’encadrement qui sont lamentablement perdues. L’idée selon laquelle il faut massivement investir le parti au pouvoir pour arriver à changer le cours des choses est un pauvre alibi. C’est par pur opportunisme. Autrement, qu’est-ce qui donc fait que les universitaires qui s’engagent n’adhèrent qu’au parti qui arrive aux affaires, jamais aux partis de l’opposition. Si l’objectif est de constituer une masse critique, c’est sans doute dans les partis d’opposition que cette masse critique est plus utile. Des universitaires peuvent bien se constituer en un think-tank, pour, comme le prescrivait le sociologue Pierre Bourdieu, « penser la politique, sans penser politiquement »…
Dans un récent échange avec des collègues sur le devenir de nos sociétés et de notre pays, je faisais la remarque que la formation d’un groupe de prospective (tel qu’il en existe dans de grandes universités du Nord) dans cette optique serait forcément condamnée à l’échec et à l’inefficacité, dans la mesure où le groupe comporterait des enseignants affiliés au parti au pouvoir, et qui verraient en toute critique sur l’état de notre société une attaque en règle contre les politiques mises en œuvre par le président de la République et son gouvernement. Comme le syndicat des enseignants, le groupe serait infiltré par des collègues partisans qui auront dans une large mesure perdu leur esprit critique, en cherchant à justifier les pratiques et les politiques du parti auquel ils sont affiliés.
A coup sûr, la tendance de certains universitaires à se rallier à tout nouveau parti politique qui a des chances d’arriver aux affaires n’est pas nouvelle. Mais ce n’est pas la tendance qui fait la légitimité de la pratique. Et quand les ressources humaines de l’université qui devraient aller à la recherche et à l’innovation, signent un bail avec tout nouveau parti politique qui arrive aux affaires, ce n’est pas un « contrat de performance » ou quelque autre formule (pour « l’assurance » et la « qualité ») qui améliorera la qualité de l’enseignement supérieur. Et quand l’engagement politicien dans le parti au pouvoir est le fait des autorités de l’enseignement supérieur au plus haut niveau, il y a problème. Quand un enseignant du supérieur ayant atteint le sommet de la hiérarchie se constitue clientèle politique du parti au pouvoir, il devient non seulement un mauvais exemple pour les étudiants mais en plus il n’a plus de leçon à leur donner si eux aussi aspirent légitimement à dépasser le niveau de la Licence quelque que soit leur niveau, et par tous les niveaux. Il est aussi illégitime qu’injuste de demander à des étudiants ayant obtenu la Licence de s’arrêter net à ce niveau si au préalable d’autres filières de formation n’ont pas été ouvertes à ceux d’entre eux qui n’ont pas le niveau ou même le goût de poursuivre une carrière de recherche. Ce n’est pas seulement une perte pour ces étudiants laissés en rade, c’est aussi une perte pour les ressources considérables ayant servi à leur formation. Et c’est aussi le reflet d’une carence grave dans la réflexion pour l’anticipation, la prospective, et plus largement le devenir de nos sociétés.
De notre point de vue, les étudiants ont eu raison de récuser le pilotage de la commission de réflexion sur l’avenir de l’enseignement supérieur par notre compatriote qui a fait le choix de quitter notre université il y a tant d’années. Non seulement, il est parfaitement sensé de se dire qu’il est en déphasage avec les réalités qu’il trouve sur place et qui n’ont rien à voir avec la situation qu’il avait laissée, il y a plus d’une décennie, mais en plus, les conditions et les règles dans les universités américaines qu’il convoque à l’occasion pour étayer certains de ses arguments n’ont rien à voir avec nous. Enfin, par souci d’humilité et par respect vis-à-vis de ses collègues sénégalais qui vivent les réalités de nos universités au quotidien qui n’ont rien à voir avec les universités américaines, notre compatriote aurait pu tout bonnement décliner la sollicitation de piloter la commission. Par ailleurs, l’idée tant véhiculée selon laquelle les universités américaines ne font pas de social est aussi erronée qu’incroyable. Cette idée a été récemment reprise par un membre de la commission qui trouve qu’il est impossible d’avoir de la qualité en faisant du social. En vérité, l’enseignement supérieur a beau être payant et même chèrement payé aux Etats-Unis, il n’en reste pas moins qu’il y a beaucoup d’institutions aussi bien publiques que privées qui reçoivent l’argent du contribuable américain. A titre d’exemples, ainsi en a-t-il été le cas en 2013 avec Goucher College, Community College of Baltimore County, Elizabeth City State College, et Morgan State University, pour ne citer que ces exemples. Une université aussi connue que Howard à Washington D.C. reçoit une subvention annuelle régulièrement versée par le Congrès américain. Ces aides et subventions sont destinées à financer la recherche comme à appuyer des étudiants méritants mais nécessiteux qui autrement risqueraient d’être perdus pour le pays en se consacrant à d’autres activités moins rentables et pour eux-mêmes et pour leur pays.
Dans le processus de réforme indispensable de nos institutions d’enseignement supérieur, c’est par une transformation des mentalités qu’il faut commencer. Les ressources financières injectées, si importantes soient-elles, resteront dérisoires s’il n’y a pas une transformation des mentalités sans doute des étudiants qui en cas de mouvement d’humeur s’en prennent aux équipements matériels qui en fait sont leurs biens propres, mais aussi des mentalités des enseignants-chercheurs. Pour la performance de la recherche universitaire, c’est le capital humain qui est déterminant. C’est un pari sur l’intelligence des pratiques comme des productions qu’il faut faire. Sinon, ce n’est pas l’investissement en capital financier (notamment par la création de nouvelles structures, d’une Université Virtuelle qui n’est pas viable dans notre contexte marqué par la rupture régulière dans la fourniture de services de base d’eau et d’électricité) qui va changer la donne.
Dans notre contexte, tant qu’il n’y aura pas un divorce clairement prononcé et manifestement acté entre la politique et l’université, la performance ne sera pas au rendez-vous de la production et de la diffusion du savoir. Dans aucun pays occidental dont les universités sont à la pointe du combat pour la recherche et l’innovation, le président de la République n’a à désigner les recteurs des universités, même dits d’Etat. En clair, l’université est une institution qui doit rester insoumise au calendrier politique et électoral, ainsi qu’au changement de régime. Le danger d’un système où le recteur de l’université est désigné par le président de la République, c’est que le recteur se voit obligé de faire de la génuflexion et des courbettes non seulement vis-à-vis du président, mais aussi de ses collaborateurs qu’il juge influents. Et quand ces derniers se trouvent être en même temps enseignants à l’université, ils peuvent tout bonnement ne pas être soumis aux tâches, et peuvent s’autoriser des violations et dérapages, en toute impunité. Quand le recteur est désigné par le président, tous ceux qui à leur poste de directeur de ceci ou de cela, s’estiment dignes de la fonction de recteur se voient tout autant obligés de faire de même. Ce qui fait que les plus ‘entreprenants’ d’entre eux procèdent par anticipation en adhérant purement et simplement au parti du président. A terme, le système corrompt la fonction de recteur d’université, qui aurait pu être suffisamment libre pour, comme dans le système des universités américaines et probablement pas uniquement elles, réorganiser le système d’enseignement et de recherche, et convaincre toutes sortes d’entités au niveau local comme international à bien vouloir placer des billes dans une institution crédible et performante parce qu’insoumise aux contingences politiques et aux agendas électoraux, et en plus parfaitement visible sur Internet à travers tous ses démembrements (les facultés, les départements, les enseignants, leurs parcours et leurs productions) dans ses activités scientifiques et dans ses productions intellectuelles. Tout cela, en restant un chercheur productif qui n’aurait aucune gêne à passer la main pour retourner dispenser des enseignements dans les salles de classe. Or, dans notre contexte, le fait de devoir passer la main (en tant que recteur, directeur, chargé de ceci ou de cela)  est souvent perçu comme dégradant et infâmant… L’un des livres les mieux documentés qui portent sur la Guerre civile américaine vient d’être publié par un historien qui se trouve en même temps être le recteur de Harvard…
Nous devons arrêter de nous gargariser de l’idée que notre université est la première en Afrique francophone. Cette idée n’est qu’une pure vue de l’esprit. A force de nourrir un complexe de supériorité vis-à-vis de nos voisins, nous nous faisons damer le pion alors même que nous disposons de sans doute plus de moyens. Dans les derniers classements internationaux, l’université de Ouagadougou passe devant Dakar. Et puis, même en temps de crise grave, Bamako arrive à mettre en ligne les travaux de ses enseignants et chercheurs…
Ce sont les maux qui gangrènent nos universités qui font que la performance ne sera pas au rendez-vous. Les vomissures que déversent de temps à autre les apprenants à cause d’un ras-le-bol somme toute légitime, les violences et l’insécurité générale aussi bien sur le campus social que dans les facultés, les tensions de toute nature, ne sont que la face émergée de l’iceberg. Avant d’injecter du capital dans les structures des universités, il est essentiel de procéder à une purge, ce qui impliquerait non seulement d’arrêter les vomissures déversées par les apprenants mais aussi de mettre fin aux abus graves de toute nature perpétrés par les enseignants, surtout ceux qui sont à des postes d’autorité par conséquent de responsabilité et d’imputabilité.
Davantage que l’octroi d’un diplôme, la mission fondamentale de l’enseignement supérieur serait de former les apprenants au développement de l’esprit critique et de la créativité personnelle, pour aller vers une société innovante qui articule les formations offertes avec les besoins réels de nos sociétés dans le moyen comme dans le long terme. C’est ainsi que des personnes bien formées et suffisamment outillées pour être autonomes et ouvertes seront à même d’opérer des choix rationnels pour devenir des acteurs capables d’élaborer des projets de vie viables susceptibles de contribuer au mieux-être collectif./.

Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes Américaines, FLSH, UCAD, Dakar

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