L’association « Regards citoyens » a pour objet la promotion de
l’engagement citoyen à l’échelle locale, dans tous les pays du monde, à travers
des actions de sensibilisation du public à la nécessité de construire ensemble
une citoyenneté active et vivante.
Le premier projet de l’association, Enfants d’Eléphant, s’est déroulé cette
année au Sénégal, au mois de Juin. Quatre membres de Regards citoyens – deux
Françaises et deux Sénégalais – se sont rendus dans trois villages pour
enquêter sur les associations locales. Comment fonctionnent-elles ? Quels
sont leurs projets, leurs objectifs ? Et surtout, quelles sont les
motivations des citoyens qui s’y engagent ?
Le village
de Keur Samba Yacine se situe dans la région de Thiès, à environ 70 kilomètres
au Nord de Dakar. Le village compte environ 1000 habitants – en majorité des
cultivateurs qui exploitent les champs d’arachides, de manioc ou de manguiers
aux alentours du village. La population est en majorité mouride et
organise chaque année pour rendre hommage à Serigne Touba le Gamou annuel du
village qui rassemble tout le village, les natifs de Keur Samba éparpillés au
Sénégal ainsi que leurs parents.
Nous sommes
arrivés à Keur Samba la veille du Gamou. Cela nous a permis de nous imprégner
de l’ambiance du village et d’identifier les différentes structures
associatives présentes avant de commencer notre enquête.
Notre
premier interlocuteur a été l’association Diamono, l’association des jeunes du
village présidée par Ababacar Sy Diagne, étudiant en droit privé à l’université
de Dakar. L’association mène à Keur Samba Yacine différents projets de
développement ou des activités à caractère culturel et sportif. C’est elle qui
a initié le Gamou annuel en 2001 avant que celui-ci ne devienne une fête du
village tout entier. La deuxième structure la plus importante du village est le
groupement des femmes Sopeyi Sokhna Mame Diarra. Il regroupe environ 70 femmes
du village autour de deux activités principales : la teinture du tissu et
le maraîchage.
Hormis ces
deux associations, le village s’organise autour de plusieurs « comités de
gestion ». Il y a d’abord le comité de gestion du poste de santé : le
poste de santé est le fleuron de l’engagement citoyen des habitants de Keur
Samba Yacine. Sa construction a débuté en 2003 et son ouverture date de 2006. Il
a été financé par le conseil régional Midi-Pyrénées (France) et le conseil
régional de Thiès (Sénégal) dans le cadre d’une coopération décentralisée
négociée par Chérif Diagne, directeur de l’agence régionale du développement de
Thiès et natif de Keur Samba Yacine. Sa réalisation a été possible grâce à
l’implication de l’association française Palabres Sans Frontières présidée par
Samba Gaye et basée à Toulouse : Palabres allie un volet tourisme
(l’organisation de séjours solidaires) à un volet développement (le financement
de projets de développement par les revenus du tourisme). Palabres a donc
initié en parallèle à la construction du poste de santé celle d’un site
d’accueil composé de deux cases bien équipées destinées à recevoir des
voyageurs solidaires. Chérif Diagne nous a bien précisé que « l’idée du
poste de santé est consubstantielle à celle du site d’accueil » : les
deux structures sont complémentaires, les transferts de fonds sont fréquents
entre le site d’accueil et le poste de santé.
Cette double
réalisation poste de santé-site d’accueil constitue le succès le plus visible
de l’engagement citoyen à Keur Samba Yacine. Comment expliquer cette
réussite ? De nombreux facteurs peuvent être évoqués.
Soulignons
d’abord l’implication des populations dans l’initiation et la pérennisation de
ces deux structures. Lors de la construction du poste de santé, l’association
Diamono a fourni les maçons, et d’autres habitants moins jeunes se sont joints
à eux. Le poste de santé comme le site d’accueil sont gérés par des comités
représentatifs des habitants du village. Des assemblées générales se tiennent
annuellement devant la population pour présenter le rapport de l’année.
L’organisation des séjours solidaires au site d’accueil concerne l’ensemble du
village. Palabres Sans Frontières travaille avec les jeunes de Diamono pour
l’accueil des voyageurs. Le groupement des femmes est également
sollicité : ce sont grâce aux commandes des touristes solidaires que les
femmes font vivre leur activité de teinture. Ce sont elles également qui
préparent les repas du soir. Enfin, toute famille de Keur Samba Yacine est
susceptible, si elle le souhaite, de devenir « famille d’accueil »
d’un voyageur qui passera le plus clair de son temps chez elle.
Il faut
ensuite évoquer le lien fructueux qui s’est cristallisé autour de ce double
projet entre les programmes publics de développement et la population locale.
Ici, il est difficile de ne pas parler de Chérif Diagne qui a joué le rôle de
médiateur entre l’Etat sénégalais, les associations internationales et les
habitants de Keur Samba. Il a impulsé tous les projets de développement menés à
Keur Samba Yacine depuis les années 1980 en s’appuyant sur les groupements
associatifs villageois – principalement celui des femmes, qu’il a contribué à
fonder – et en sollicitant les programmes d’aide publique au développement.
Chérif Diagne dit avoir mené ces projets « en tant qu’ancien de Keur
Samba » et non en tant que directeur de l’agence régionale de
développement de Thiès, même s’il précise immédiatement que sa situation
professionnelle a permis d’accélérer les choses. C’est lui qui menait la
coopération décentralisée entre Thiès et Midi-Pyrénées dont est né le poste de
santé.
Le leader
tient donc un rôle central dans le succès des projets de développement :
il met à disposition des populations locales ses compétences en négociation et
gestion de projet, il assure le suivi du projet, il encourage les populations
locales à persévérer.
Enfin, il
fallait compter sur la motivation de ceux qui s’engagent bénévolement pour la
réalisation et la gestion de telles structures. Tous sont animés par le
sentiment d’appartenir à une communauté qui les a construits et les fait vivre,
par la volonté de rendre ce qu’elle leur a donné. Ce sentiment a été exprimé
par tous les acteurs associatifs de Keur Samba Yacine. Il est la condition
nécessaire à l’émergence d’un engagement citoyen.
Mais le
groupement des femmes et l’association Diamono mènent également leurs activités
propres, indépendantes du centre d’accueil et du poste de santé, même si les
réalisations présentent plus de limites.
Le
groupement des femmes a ouvert un atelier de couture et de teinture dans l’une
des cases du site d’accueil. La production reste aujourd’hui très dépendante
des commandes des voyageurs solidaires. Depuis 2001, le groupement des femmes
exploite une parcelle de maraîchage dont la vente des productions alimente le
compte d’épargne de l’association. Cette épargne ne suffit cependant pas à
assurer l’essor des projets de l’association, notamment parce que la
contribution des femmes est parfois nécessaire au fonctionnement du poste de
santé qui reste la structure prioritaire du village. Si l’Etat sénégalais
reprenait à son compte cette structure déjà solide, les associations du village
seraient libérées de ce poste de dépenses.
Il est
arrivé que l’association Diamono contribue également à la caisse du poste de
santé, mais l’association a depuis revendiqué l’autonomie de ses fonds pour
pouvoir mener ses activités propres. Celles-ci sont d’abord à caractère
culturel et sportif : Diamono organise chaque année les navétanes qui
constituent un poste important de dépenses – ce qui n’a pas manqué de faire
l’objet d’un débat interne dans l’association. En outre, Diamono organisait
jusqu’en 2009 des « week-ends culturels », constitués de
différentes manifestations destinées à animer la vie sociale villageoise. Par
ailleurs, Diamono a également des projets de développement : le principal
consistant à revoir la gestion des déchets à Keur Samba Yacine, à travers
l’installation de poubelles et la mise en place d’un système de tri.
Diamono est
confrontée à plusieurs difficultés qui freinent la bonne marche des projets. Le
manque de moyens financiers en est une première : Diamono compte
exclusivement sur les cotisations de ses membres, les dons et les rétributions
des travaux aux champs qu’elle organise. Une meilleure insertion dans le monde
des programmes de développement l’aiderait peut-être à réunir des fonds. Le
manque de temps ensuite : les membres de Diamono sont en grande majorité
des étudiants et des élèves qui ne résident pas au village à l’année.
L’association est donc gérée à distance et les activités se concentrent durant
l’hivernage. Une implication plus grande des plus jeunes et des filles
permettrait à court terme de réunir des forces sur place, même si cette
difficulté est vouée à s’affirmer à mesure que la scolarisation progresse.
Diamono a réussi à fédérer la population villageoise autour de ses évènements
culturels – le Gamou annuel, les week-ends culturels, les navétanes. Ses
projets de développement auraient besoin de ce même souffle pour gagner en
efficacité : le défi pour le programme « Keur Samba Propre »
sera de susciter l’adhésion des habitants afin qu’ils s’approprient le projet.
Keur Samba
Yacine peut être pris comme le village-type, dans lequel la plupart des
villages sénégalais peuvent se reconnaître et tirer des enseignements. Il
prouve qu’il n’y a pas besoin de miracle pour faire naître l’engagement
citoyen : une équipe motivée et organisée pour porter des projets,
l’adhésion de la population pour les pérenniser ! Nous suivrons avec
intérêt les évolutions de Keur Samba Yacine !
Pour en
savoir plus sur le projet Enfants d’Eléphant, notre enquête et Keur Samba
Yacine nous vous invitons à visiter notre blog : www.regardscitoyens.wordpress.com
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