mardi 30 septembre 2014

Par ici la sortie des allées du pouvoir: L’intellectuel et son exigence de vérité

« Le silence devient un péché lorsqu'il prend la place qui revient à la protestation ; et, d'un homme, il fait alors un lâche. » (Abraham Lincoln)

La publication par le sociologue Malick Ndiaye d’un essai intitulé Sénégal : Où va la République ? Approche critique, autocritique et prospective de la seconde alternance relance la question du rapport de l’intellectuel à la politique, aux politiques. Nous souhaiterions d’emblée saluer la publication d’un texte qui nous éclaire sur beaucoup de points de la vie politique nationale depuis l’avènement de la seconde alternance au sommet de l’Etat.

Pour autant, on aurait tort de croire que c’est un intellectuel qui ici prend sa plume pour en défendre un autre. On parle souvent des intellectuels comme d’un corps auto-institué ou encore comme d’un ensemble de clans. Mais à la différence d’une corporation, il n’y a pas « les intellectuels » ; il existe des intellectuels, chacun agissant en son nom propre et n’engageant que lui-même, ce qui fait qu’on ne saurait prendre les uns pour le tout. En outre, la solitude de l’intellectuel dont nous faisons montre a ses vertus : l’appartenance à une chapelle peut être dangereuse et l’esprit de coterie peut se révéler moins stimulant, moins rigoureux, et à terme improductif dans la recherche de la vérité... Le fait est que l’esprit de coterie ne peut pas toujours satisfaire à l’exigence de vérité et à l’exigence scientifique qui doivent être les principes directeurs de la conscience de l’intellectuel.

Les intellectuels proches du chef de l’Etat qui ont réagi en vitupérant l’auteur et son livre, çà et là dans la presse, sont à la fois dans leur droit et dans leur devoir, même si les arguments qu’ils ont avancés sont dérisoires. Dans une sortie dans la presse, un de nos compatriotes a mis en avant les « notions de loyauté et de fidélité » au pouvoir qui doivent fonder l’éthique de l’intellectuel associé au pouvoir. Il faut dire que comme argument, cela fait quand même très court, étant donné qu’un intellectuel qui aspire à rester comme tel place toujours l’exigence de vérité et l’exigence scientifique au-dessus de ces notions. « La trahison des clercs » naguère dénoncée par Julien Benda, ce n’est pas la rupture de ce qui serait un pacte de loyauté et de fidélité au pouvoir en place, c’est plutôt la trahison des idéaux que les clercs étaient censés servir et le glissement vers l’hétéronomie, ce qui fait que le peuple désabusé discrédite progressivement les clercs. En l’état actuel des choses, chez nous, un grand nombre de ceux qui en 2012 avaient porté l’idée de rupture avec les démons du régime antérieur que tous nous cherchions à conjurer, ceux-là sont devenus méconnaissables. Parmi ces démons, il ya aujourd’hui, et pour n’en citer qu’un et un seul, la liberté d’expression, de plus en plus mise en danger. De l’interdiction brutale d’une simple manifestation contre le mur de l’ambassade de Turquie en construction sur le littoral atlantique à l’offense au chef de l’Etat trop abusivement brandie, on a de quoi s’inquiéter, lors même qu’il n’y a jamais eu autant de journalistes et autres personnels de la presse dans les allées du pouvoir.

Aussi, il n’ya pas de fumée sans feu : ce ne sont pas les accusations portées par M. Ndiaye qui risquent de secouer notre formidable « terre de passage et de brassage », ce sont bien plutôt les actes politiciens posés par les décideurs, qui sont aux antipodes de la conscience collective et qui pourraient à terme ruiner notre cohésion sociale.

Et combien de fois, dans l’histoire des idées et des nations démocratiques, un intellectuel a-t-il claqué la porte des allées du pouvoir, en laissant derrière lui les lambris et les dorures, ainsi que tous les privilèges attachés à la fonction de conseiller du prince ? Combien de fois, un intellectuel a-t-il décidé de cracher dans la soupe ? Sans doute un nombre incalculable de fois, dans les pays démocratiques. En France, où est née la figure de l’intellectuel moderne, tant d’intellectuels dignes de ce nom ont eu à collaborer avec des présidents aussi éloignés l’un de l’autre idéologiquement et politiquement, sans jamais y laisser leur âme. Pour donner un exemple récent, comment ne pas penser à Jacques Attali, conseiller de François Mitterrand dont il était très proche et qui s’est vu faire l’insigne honneur de présider une commission de réforme par Nicolas Sarkozy, deux hommes d’Etat aux antipodes l’un de l’autre, ce qu’Attali n’a pas décliné lors même qu’il ne courait déjà derrière aucun autre type de reconnaissance à l’échelle de son pays, étant donné sa prodigieuse production intellectuelle (de plusieurs dizaines d’ouvrages) et son réseau international admirablement étoffé… Nous pourrions multiplier les exemples pour montrer comment un intellectuel peut naviguer entre les politiques tout en restant lui-même. Ce qu’on ne saurait pardonner à un intellectuel, c’est le silence et la complicité face au danger qui guette la nation.

Il faut se rendre compte qu’il n’y a que dans les régimes de dictature que le pouvoir peut espérer taire et mettre aux ordres des esprits qui par essence sont libres. Il n’ya que dans les régimes de dictature que les esprits libres qui refusent de s’accommoder du pouvoir sont contraints et forcés de choisir entre la valise et le cercueil. C’est le déficit de culture historique et la naïveté de certains proches du pouvoir qui conduisent à penser qu’en associant un intellectuel à son exercice, ils vont pouvoir nécessairement acheter sa liberté d’expression et de ton. En règle générale, entre l’intellectuel et le pouvoir, la relation a toujours été conflictuelle, et cette conflictualité est d’ailleurs salutaire, car du choc entre l’intellectuel et le pouvoir, jaillit souvent la lumière sur la marche de notre société. Quand un intellectuel ayant été associé à la gestion de la chose publique sort des allées du pouvoir et de son silence pour mettre les pieds dans le plat et nous prévenir de la sauce à laquelle les politiques vont nous manger, il faut saluer son courage et son désintéressement.
Quand en 1960, frais émoulu des universités anglaises où il décroche son diplôme au terme d’une formation de six années, Wole Soyinka alors seulement âgé de 26 ans rentre au Nigeria, le jeune dramaturge est engagé, et c’est par le théâtre qu’il aspire à contribuer à mettre son pays sur la bonne voie, en participant à l’éveil des masses. Ambitieux et déterminé, il fonde sa propre troupe, ce qui lui permet de mettre en scène ses pièces où il lui arrive de figurer comme acteur. Dans le cadre des manifestations marquant l’accession du pays à l’indépendance, les autorités lui commandent alors une pièce. Soyinka choisit de jouer La Danse de la forêt. Mais les critiques formulées sur le passé, le présent et surtout l’avenir du pays ne sont guère du goût des autorités. Le ton du dramaturge est, comme l’on pouvait s’y attendre, sarcastique et même iconoclaste. La pièce est alors interdite et de représentation et de publication, ce qui ne fera que renforcer dans ses convictions et son engagement l’intellectuel qui est devenu l’un des plus grands auteurs du XXème siècle, le premier lauréat africain du prix Nobel de littérature.

Un intellectuel, c’est un lanceur d’alerte. Dans sa description de la responsabilité de l’intellectuel, le sociologue Pierre Bourdieu va même plus loin en indiquant que si ceux qui anticipent à partir de leur savoir les conséquences d’une mauvaise politique restent silencieux, c’est une forme de non-assistance à personnes en danger, exactement comme si des biologistes ayant, sur la base de leur savoir scientifique, anticipé des calamités graves décidaient de ne pas alerter l’opinion. La responsabilité de l’intellectuel est donc lourde et sa fonction sociale importante. Son engagement est une attitude citoyenne. Il est nécessaire que l’intellectuel pose les problèmes, car comme l’on dit communément : un problème bien posé est en partie résolu. Aussi, ce n’est pas parce que l’on ignore les problèmes qu’ils cessent d’exister. En plus, une prescription sans diagnostic peut bien souvent ne faire qu’aggraver l’état du patient. En somme, il est du ressort des experts de prévoir, celui des politiques de gérer et des intellectuels de faire une explication de texte. Il appartient à ces derniers de sonner le tocsin quand les experts ferment les yeux sur un danger ou quand les politiques font fausse route ou s’engagent sur une pente dangereuse et irréversible.

Sans doute, les accusations du sociologue sont très graves, mais elles n’ont rien de nouvelles.   Depuis plusieurs mois déjà, des contributions dans la presse font souvent état de ce que M. Ndiaye en est arrivé à théoriser comme étant « l’intrusion insolite, voire impromptue, d’une variable familiale, clanique et patronymique ». Ce qui est inquiétant, c’est que quand le sociologue qui était dans les allées du pouvoir revient avec une fiche signalétique nous indiquant l’existence de « réseaux d’amitiés visibles et les rapports relevant, à l’analyse, de l’ethnicité, de la caste, de la condition et du rang », d’une conflictualité susceptible « d’altérer tous les bilans positifs et de conduire à toutes les dérives déjà répertoriées dans l’histoire et la sociologie du pays », alors il y a de quoi s’inquiéter pour notre si chère « terre de passage et de brassage ».

Quand on attend de l’intellectuel qu’il combatte la lâcheté des hommes politiques et la naïveté de ses concitoyens pour leur permettre de juger en toute conscience du bien public, il a le devoir de placer l’exigence de vérité vis-à-vis de ces derniers au-dessus de toute autre considération. Les maux dénoncés par Malick Ndiaye sont très graves. C’est pourquoi si les intellectuels présents dans les allées du pouvoir et parfaitement conscients des maux dénoncés abdiquent du service exigeant de l'autonomie qui permet d'affermir la conscience de la citoyenneté, alors qu’ils sachent qu’ils perpétuent la faillite des clercs telle que décrite par Benda et de ce fait ils participent à la ruine de notre cohésion sociale…

Contre les sirènes partisanes, ethniques (selon le sociologue) et même conjugales (ainsi qu’il en a été fait état selon les propos d’un ministre de la République, tout récemment) qui inspirent la distribution des rôles au plus niveau, il faut rappeler que l’exercice du pouvoir ne saurait se faire ni de cette façon ni même selon les intérêts d’une coalition politique qui a gagné les élections. L’exercice du pouvoir, c’est une question de répartition rationnelle des fonctions et charges sur la base de compétences reconnues. Le partage des rôles est plus grave encore quand il s’est fait sur la base d’obédiences politiques sans idéologie, et sans même un programme concerté, viable et porteur. Les différents slogans qu’on entend à peu près chaque semestre font penser à des unes d’un journal qui n’aurait ni orientation ni ligne éditoriale.  Et on est de plus en plus fondé à croire que la lutte ayant opposé les élites politiques n’était qu’une compétition visant à s’approprier l’appareil d’Etat permettant de s’aménager des voies d’accès aux ressources et au prestige. Il n’est pas encore trop tard./.
Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, FLSH, UCAD, Dakar


Universités : pour la recherche de la performance et la performance de la recherche

Si les Etats-Unis d’Amérique ont considérablement dominé le siècle passé et continuent de le faire pour à peu près encore une génération à venir (selon les prévisions de plusieurs cercles de réflexion sur la prospective), c’est en grande partie parce qu’ils ont pu s’imposer dans le domaine de la connaissance et du savoir. En effet, quand, au début des années 80, l’Etat américain a commencé à prendre conscience de l’effritement de la puissance économique du pays, c’est dans des programmes de reconquête de la compétitivité technologique, industrielle et commerciale qu’il s’est lancé, notamment en plaçant l’Université au cœur de la bataille pour l’innovation. C’est ainsi que depuis 1984, la loi sur la recherche coopérative (National Research Cooperative Act) permet aux entreprises, même concurrentes, de créer, en collaboration avec les universités, des centres de recherche, suffisamment dotés des moyens de leurs ambitions, mais avec obligation de résultats. C’est de cette façon que l’Etat fédéral américain a favorisé la création de plusieurs centres de recherche. Et depuis 1986, la loi sur les transferts technologiques (Technology Transfer Act) permet de fluidifier la circulation du savoir produit des centres de recherche et des laboratoires vers le privé pour la création de richesses et d’emplois. Enfin, depuis 1988, la loi sur le commerce et la compétitivité (Omnibus Trade and Competitiveness Act) veille à une meilleure coordination des transferts technologiques grâce à l’Institut national des normes et de la technologie  (National Institute of Standards and Technology) qui a été restructuré dans ce sens. C’est de cette façon que les années 90 ont été marquées par de profondes mutations au sein des universités américaines : renforcement des structures de recherche qui deviennent quasi-autonomes, synergies avec les entreprises, ce qui s’est traduit par des résultats considérables dans la production du savoir et sa transformation en valeur ajoutée.
C’est grâce à la production du savoir et à sa valorisation optimale que les universités américaines détiennent de formidables ressources financières leur permettant de séduire, d’accueillir et de retenir les esprits les mieux formés où qu’ils se trouvent dans le monde : des théoriciens français les plus vifs dans les sciences sociales (de Foucault dès les années 1980 jusqu’à Lyotard qui a fait prospérer l’idée de « la condition postmoderne », et ainsi de suite) aux informaticiens indiens les plus pointus à Bangalore à l’heure actuelle.
C’est la production du savoir et sa conversion en valeur ajoutée qui fait que dans le tableau des sources de recettes des universités d’Etat aux Etats-Unis, il y a pour une bonne part (davantage que les frais de scolarité payés par les étudiants et les différentes aides reçues du gouvernement fédéral et de l’Etat dans lequel s’implante l’université) les prestations commerciales que les universités sont en mesure d’offrir aussi bien au public qu’au privé. En règle générale, les universités doivent pouvoir monnayer le savoir produit par les ressources humaines qu’elles détiennent plus que toute autre entité. Et à coup sûr, une meilleure transparence dans la gestion des ressources permettrait aux universités de s’autofinancer et d’être non seulement à l’abri des retards de budget et de leurs conséquences, mais de faire des investissements porteurs. 
Le fait est que pour être utile et ainsi obtenir des financements, la recherche scientifique doit être ciblée en répondant à des besoins spécifiques. Un exemple : depuis la fin de la Seconde Grande guerre qui marque le début du siècle américain, un grand nombre des activités de recherche et de développement (notamment dans les secteurs aussi avant-gardistes que l’informatique et la microbiologie) aux Etats-Unis d’Amérique correspondent à des objectifs de politique étrangère du gouvernement fédéral américain, visant à créer entre autres produits des techniques de détection et de surveillance toujours plus sophistiquées, et aussi pour fabriquer, entre autres, des armes bactériologiques. C’est ce qui fait que les travaux menés par des organismes de recherche privés intéressent l’Etat américain qui y est non seulement consommateur et client, mais aussi tout à la fois bailleur de fonds (en octroyant des subventions aux organismes de recherche en fonction de leur valeur intrinsèque pour les objectifs visant à renforcer la puissance industrielle et militaire du pays), régulateur et directeur de programme. Cependant, ces différents intérêts montrent non pas un interventionnisme du gouvernement fédéral américain dans le cadre de la recherche qui doit impérativement relever d’esprits libres, mais plutôt tout son souci pour l’efficacité de la recherche mise au service de la puissance du pays. Le fait est que ce sont des entreprises et des laboratoires privés qui, avec l’appui du gouvernement fédéral, ont été à l’origine des principaux travaux de recherche, d’élaboration et d’exécution des programmes spatiaux qui depuis la fin de la Seconde Guerre présentent des enjeux de politique étrangère très élevés pour l’Etat américain. Et c’est de cette façon qu’en étant à la pointe de la recherche scientifique, l’Etat américain peut assouvir ses ambitions de puissance dans la conduite des affaires internationales.
De plus, dans la recherche et la production du savoir, il n’y a ni répit ni plafond. Dans le système anglo-saxon dont les universités restent les premières au classement mondial dans l’enseignement supérieur, il faut « publier ou périr » ; tant qu’on reste dans l’institution, et quelque soit le grade dans la hiérarchie, il faut publier ou alors se voir tout bonnement remercié. Dans ce système, le sommet de la hiérarchie ne correspond pas à ce que l’on pourrait appeler un diplôme de fin d’études, car il n’y en a pas. Tant qu’on reste dans l’académie, il faut publier ; de plus, un enseignant au sommet de la hiérarchie n’est pas censé publier des articles ou se contenter d’encadrer des travaux de recherche. C’est l’idée même que l’intelligence humaine est multiple et protéiforme (visuelle et spatiale, verbale et linguistique, logique et mathématique, etc.), que les capacités cérébrales de l’être humain sont insoupçonnées, que l’esprit humain ne part pas à la retraite qu’il faut exiger des enseignants qui aspirent à rester dans l’institution après la retraite administrative et légale de continuer à faire non seulement des publications mais de niveau international pour le rayonnement de nos institutions. Après tout, si Samuel Huntington (pour donner un exemple très connu) a enseigné à Harvard jusqu’à l’âge canonique de quatre-vingts ans, c’est parce qu’en quelque cinquante-huit années de carrière, jusqu’à quelques mois avant de tirer sa révérence, il n’avait jamais cessé de publier, malgré sa notoriété et les publications que l’on sait.
Or, ce n’est pas un secret que dans nos universités les grades ne correspondent nullement à des publications dans des revues de référence au plan international, là où les universitaires du monde font rayonner leur institution. Dans notre contexte, on trouve tant d’enseignants d’un rang inférieur qui ont nettement plus de publications que des enseignants qui se trouvent au sommet de la hiérarchie et sont pourtant censés les évaluer et les encadrer. Dans notre contexte, on trouve tant d’enseignants que les générations d’étudiants à venir ne connaitront jamais, parce qu’ils ne leur auront rien laissé en héritage.
Quand on parle de tradition universitaire, ce n’est pas une question de maintien à leurs postes d’individus ayant fait leur temps, car une université prospère par le renouvellement des idées, des initiatives, des centres d’intérêt de recherche, ce qui passe inévitablement par le renouvellement du corps enseignant. Dans le renouvellement de ces idées et initiatives, il est indispensable d’encourager la formation d’équipes interdisciplinaires intégrant divers champs des sciences sociales, humaines, juridiques, de jeunes chercheurs motivés par la découverte et la production de nouveaux savoirs. Un exemple : aux Etats-Unis d’Amérique, les étudiants qui s’inscrivent à ce qui correspond à notre première année de sciences juridiques ont déjà une licence en Lettres, en sciences sociales ou sciences humaines. Or, dans notre contexte on oublie souvent que bien avant d’être l’affaire des juristes, c’est d’abord au sein des sciences sociales et humaines, en philosophie particulièrement, que le Droit a été théorisé. De la même manière, on oublie que celui qui est considéré comme le père de la science économique pour avoir été le premier à théoriser le capitalisme libéral, Adam Smith, était avant tout un philosophe… En quelque sorte, dans la nécessaire réforme des enseignements, il doit être question de décloisonner les disciplines et d’ouvrir des passerelles permettant de développer la culture générale et les capacités intellectuelles, ce qui contribuerait grandement à relever le niveau lamentablement bas des apprenants et à leur ouvrir de nouvelles perspectives.
Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on a atteint le sommet de la hiérarchie que l’on doit s’estimer avoir ‘fait ses preuves’ ou encore, fait plus grave, être placé comme dans une loge inatteignable, comme au-dessus des textes et s’autoriser à les fouler au pied, en toute impunité. Le bon exemple, tout comme le travail individuel d’introspection, doit commencer par le haut.
Dans la gouvernance de nos institutions, l’infiltration par la politique a tendance à corrompre la fonction d’administrateur, qui aurait pu être suffisamment libre pour, comme dans le système des universités américaines et probablement pas uniquement elles, réorganiser le système d’enseignement et de recherche, et convaincre toutes sortes d’entités au niveau local comme international à bien vouloir placer des billes dans une institution crédible et performante parce qu’insoumise aux contingences politiques et aux agendas électoraux, et en plus parfaitement visible sur Internet à travers tous ses démembrements (les facultés, les départements, les enseignants, leurs parcours et leurs productions) dans ses activités scientifiques, dans ses productions intellectuelles, dans ses ambitions d’expansion et de grandeur. Tout cela, en restant un chercheur productif qui n’aurait aucune gêne à passer la main pour retourner dispenser des enseignements dans les salles de classe. Or, dans notre contexte, le fait de devoir passer la main (en tant que recteur, directeur, chargé de ceci ou de cela)  est souvent perçu comme dégradant et infâmant… L’un des livres les mieux documentés qui portent sur la Guerre civile américaine vient d’être publié par un historien (Drew Gilpin Faust) qui se trouve en même temps être le recteur de Harvard. L’ancien recteur de cette même université (Larry Summers) a eu à servir dans le cercle restreint des conseillers du président américain au cours de son premier mandat jusqu’à demander à être libéré de ses fonctions pour… retourner à l’enseignement. Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples. En bref, pour être au rendez-vous de la performance académique, nous devrons commencer par revoir notre rapport au pouvoir et aussi au bien public.
            L’une des autres différences par rapport aux universités occidentales, c’est que même si nos universités n’ont pas les moyens de produire du savoir au même niveau que ces universités-là, les normes fixées par le CAMES sont très en deçà, trop en deçà des normes de ces universités-là. Dans nos universités, il est parfaitement possible d’atteindre le sommet de la hiérarchie sur la base de publications au niveau uniquement national et sous-régional, et même pour être plus précis dans un carré de quelques pays de la sous-région et dans des revues où les membres du comité de lecture peuvent eux-mêmes se faire publier. Or, dans les universités du Nord, dans certaines disciplines (en Lettres, en sciences sociales et humaines, ainsi qu’en sciences juridiques et politiques, comme en sciences économiques), il est inconcevable de franchir le grade d’assistant encore moins de rester dans l’institution sans avoir publié un seul livre. Un article ou une communication à une conférence doit être l’embryon d’un livre à venir, c’est pourquoi quand il n’est pas suffisamment original il peut même ne pas être comptabilisé dans le parcours de l’enseignant.
Dans nos universités, on a poussé le mandarinat de « maîtres et juges » (une formule dont seul le Seul Maître et Juge est digne, une formule que l’on n’entend que dans nos académies !) jusqu’à  croire devoir constamment placer sous l’aile des professeurs tous les enseignants d’un rang inférieur alors même que ces professeurs ont atteint le sommet de la hiérarchie à partir de règles et critères nettement moins exigeants. Le mandarinat, c’est à peu près comme dans nos chefferies traditionnelles, franchement aux antipodes de l’esprit académique, un esprit fait de confrontations, de batailles d’idées, d’une perpétuelle remise en question, et même d’un reniement scientifique de la validité de thèses, de théories et donc du savoir produit. Or, ce sont les enseignants d’un niveau inférieur qui encadrent les gros effectifs d’étudiants et qui doivent être à la pointe de la recherche, par l’innovation, hors des sentiers battus par les professeurs. Il ne faut pas se faire d’illusion : si les enseignants qui ont du chemin à faire (on tenure track, comme disent les anglo-saxons) sont sous coupe réglée, s’ils ne sont pas suffisamment libres, il n’y aura ni innovation ni développement, parce que la recherche relève de la liberté et de l’ouverture d’esprit, de l’audace, du défi et même de la contestation.
Par ailleurs, l’idée tant véhiculée selon laquelle les universités américaines ne font pas de social est aussi erronée qu’incroyable. Cette idée a été récemment reprise par un membre de la commission nationale de réforme de l’enseignement supérieur qui trouve qu’il est « impossible d’avoir de la qualité en faisant du social ». En vérité, l’enseignement supérieur a beau être payant et même chèrement payé aux Etats-Unis, il n’en reste pas moins qu’il y a beaucoup d’institutions aussi bien publiques que privées qui reçoivent l’argent du contribuable américain. A titre d’exemples, ainsi en a-t-il été le cas en 2013 avec Goucher College, Community College of Baltimore County, Elizabeth City State College, et Morgan State University, pour ne citer que ces exemples. Une université aussi connue que Howard à Washington D.C. reçoit une subvention annuelle régulièrement versée par le Congrès américain. Ces aides et subventions sont destinées à financer la recherche comme à appuyer des étudiants méritants mais nécessiteux qui autrement risqueraient d’être perdus pour le pays en se consacrant à d’autres activités moins rentables et pour eux-mêmes et pour leur pays…

En somme, davantage que l’octroi d’un diplôme, la mission fondamentale de l’enseignement supérieur serait de former les apprenants au développement de l’esprit critique et de la créativité personnelle, pour aller vers une société innovante qui articule les formations offertes avec les besoins réels de nos sociétés dans le moyen comme dans le long terme. C’est ainsi que des personnes bien formées et suffisamment outillées à partir d’un décloisonnement des disciplines, des personnes suffisamment autonomes et ouvertes seront à même d’opérer des choix rationnels pour devenir des acteurs capables d’élaborer des projets de vie viables susceptibles de contribuer au mieux-être collectif./.

Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, FLSH, UCAD, Dakar