mardi 30 septembre 2014

Universités : pour la recherche de la performance et la performance de la recherche

Si les Etats-Unis d’Amérique ont considérablement dominé le siècle passé et continuent de le faire pour à peu près encore une génération à venir (selon les prévisions de plusieurs cercles de réflexion sur la prospective), c’est en grande partie parce qu’ils ont pu s’imposer dans le domaine de la connaissance et du savoir. En effet, quand, au début des années 80, l’Etat américain a commencé à prendre conscience de l’effritement de la puissance économique du pays, c’est dans des programmes de reconquête de la compétitivité technologique, industrielle et commerciale qu’il s’est lancé, notamment en plaçant l’Université au cœur de la bataille pour l’innovation. C’est ainsi que depuis 1984, la loi sur la recherche coopérative (National Research Cooperative Act) permet aux entreprises, même concurrentes, de créer, en collaboration avec les universités, des centres de recherche, suffisamment dotés des moyens de leurs ambitions, mais avec obligation de résultats. C’est de cette façon que l’Etat fédéral américain a favorisé la création de plusieurs centres de recherche. Et depuis 1986, la loi sur les transferts technologiques (Technology Transfer Act) permet de fluidifier la circulation du savoir produit des centres de recherche et des laboratoires vers le privé pour la création de richesses et d’emplois. Enfin, depuis 1988, la loi sur le commerce et la compétitivité (Omnibus Trade and Competitiveness Act) veille à une meilleure coordination des transferts technologiques grâce à l’Institut national des normes et de la technologie  (National Institute of Standards and Technology) qui a été restructuré dans ce sens. C’est de cette façon que les années 90 ont été marquées par de profondes mutations au sein des universités américaines : renforcement des structures de recherche qui deviennent quasi-autonomes, synergies avec les entreprises, ce qui s’est traduit par des résultats considérables dans la production du savoir et sa transformation en valeur ajoutée.
C’est grâce à la production du savoir et à sa valorisation optimale que les universités américaines détiennent de formidables ressources financières leur permettant de séduire, d’accueillir et de retenir les esprits les mieux formés où qu’ils se trouvent dans le monde : des théoriciens français les plus vifs dans les sciences sociales (de Foucault dès les années 1980 jusqu’à Lyotard qui a fait prospérer l’idée de « la condition postmoderne », et ainsi de suite) aux informaticiens indiens les plus pointus à Bangalore à l’heure actuelle.
C’est la production du savoir et sa conversion en valeur ajoutée qui fait que dans le tableau des sources de recettes des universités d’Etat aux Etats-Unis, il y a pour une bonne part (davantage que les frais de scolarité payés par les étudiants et les différentes aides reçues du gouvernement fédéral et de l’Etat dans lequel s’implante l’université) les prestations commerciales que les universités sont en mesure d’offrir aussi bien au public qu’au privé. En règle générale, les universités doivent pouvoir monnayer le savoir produit par les ressources humaines qu’elles détiennent plus que toute autre entité. Et à coup sûr, une meilleure transparence dans la gestion des ressources permettrait aux universités de s’autofinancer et d’être non seulement à l’abri des retards de budget et de leurs conséquences, mais de faire des investissements porteurs. 
Le fait est que pour être utile et ainsi obtenir des financements, la recherche scientifique doit être ciblée en répondant à des besoins spécifiques. Un exemple : depuis la fin de la Seconde Grande guerre qui marque le début du siècle américain, un grand nombre des activités de recherche et de développement (notamment dans les secteurs aussi avant-gardistes que l’informatique et la microbiologie) aux Etats-Unis d’Amérique correspondent à des objectifs de politique étrangère du gouvernement fédéral américain, visant à créer entre autres produits des techniques de détection et de surveillance toujours plus sophistiquées, et aussi pour fabriquer, entre autres, des armes bactériologiques. C’est ce qui fait que les travaux menés par des organismes de recherche privés intéressent l’Etat américain qui y est non seulement consommateur et client, mais aussi tout à la fois bailleur de fonds (en octroyant des subventions aux organismes de recherche en fonction de leur valeur intrinsèque pour les objectifs visant à renforcer la puissance industrielle et militaire du pays), régulateur et directeur de programme. Cependant, ces différents intérêts montrent non pas un interventionnisme du gouvernement fédéral américain dans le cadre de la recherche qui doit impérativement relever d’esprits libres, mais plutôt tout son souci pour l’efficacité de la recherche mise au service de la puissance du pays. Le fait est que ce sont des entreprises et des laboratoires privés qui, avec l’appui du gouvernement fédéral, ont été à l’origine des principaux travaux de recherche, d’élaboration et d’exécution des programmes spatiaux qui depuis la fin de la Seconde Guerre présentent des enjeux de politique étrangère très élevés pour l’Etat américain. Et c’est de cette façon qu’en étant à la pointe de la recherche scientifique, l’Etat américain peut assouvir ses ambitions de puissance dans la conduite des affaires internationales.
De plus, dans la recherche et la production du savoir, il n’y a ni répit ni plafond. Dans le système anglo-saxon dont les universités restent les premières au classement mondial dans l’enseignement supérieur, il faut « publier ou périr » ; tant qu’on reste dans l’institution, et quelque soit le grade dans la hiérarchie, il faut publier ou alors se voir tout bonnement remercié. Dans ce système, le sommet de la hiérarchie ne correspond pas à ce que l’on pourrait appeler un diplôme de fin d’études, car il n’y en a pas. Tant qu’on reste dans l’académie, il faut publier ; de plus, un enseignant au sommet de la hiérarchie n’est pas censé publier des articles ou se contenter d’encadrer des travaux de recherche. C’est l’idée même que l’intelligence humaine est multiple et protéiforme (visuelle et spatiale, verbale et linguistique, logique et mathématique, etc.), que les capacités cérébrales de l’être humain sont insoupçonnées, que l’esprit humain ne part pas à la retraite qu’il faut exiger des enseignants qui aspirent à rester dans l’institution après la retraite administrative et légale de continuer à faire non seulement des publications mais de niveau international pour le rayonnement de nos institutions. Après tout, si Samuel Huntington (pour donner un exemple très connu) a enseigné à Harvard jusqu’à l’âge canonique de quatre-vingts ans, c’est parce qu’en quelque cinquante-huit années de carrière, jusqu’à quelques mois avant de tirer sa révérence, il n’avait jamais cessé de publier, malgré sa notoriété et les publications que l’on sait.
Or, ce n’est pas un secret que dans nos universités les grades ne correspondent nullement à des publications dans des revues de référence au plan international, là où les universitaires du monde font rayonner leur institution. Dans notre contexte, on trouve tant d’enseignants d’un rang inférieur qui ont nettement plus de publications que des enseignants qui se trouvent au sommet de la hiérarchie et sont pourtant censés les évaluer et les encadrer. Dans notre contexte, on trouve tant d’enseignants que les générations d’étudiants à venir ne connaitront jamais, parce qu’ils ne leur auront rien laissé en héritage.
Quand on parle de tradition universitaire, ce n’est pas une question de maintien à leurs postes d’individus ayant fait leur temps, car une université prospère par le renouvellement des idées, des initiatives, des centres d’intérêt de recherche, ce qui passe inévitablement par le renouvellement du corps enseignant. Dans le renouvellement de ces idées et initiatives, il est indispensable d’encourager la formation d’équipes interdisciplinaires intégrant divers champs des sciences sociales, humaines, juridiques, de jeunes chercheurs motivés par la découverte et la production de nouveaux savoirs. Un exemple : aux Etats-Unis d’Amérique, les étudiants qui s’inscrivent à ce qui correspond à notre première année de sciences juridiques ont déjà une licence en Lettres, en sciences sociales ou sciences humaines. Or, dans notre contexte on oublie souvent que bien avant d’être l’affaire des juristes, c’est d’abord au sein des sciences sociales et humaines, en philosophie particulièrement, que le Droit a été théorisé. De la même manière, on oublie que celui qui est considéré comme le père de la science économique pour avoir été le premier à théoriser le capitalisme libéral, Adam Smith, était avant tout un philosophe… En quelque sorte, dans la nécessaire réforme des enseignements, il doit être question de décloisonner les disciplines et d’ouvrir des passerelles permettant de développer la culture générale et les capacités intellectuelles, ce qui contribuerait grandement à relever le niveau lamentablement bas des apprenants et à leur ouvrir de nouvelles perspectives.
Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on a atteint le sommet de la hiérarchie que l’on doit s’estimer avoir ‘fait ses preuves’ ou encore, fait plus grave, être placé comme dans une loge inatteignable, comme au-dessus des textes et s’autoriser à les fouler au pied, en toute impunité. Le bon exemple, tout comme le travail individuel d’introspection, doit commencer par le haut.
Dans la gouvernance de nos institutions, l’infiltration par la politique a tendance à corrompre la fonction d’administrateur, qui aurait pu être suffisamment libre pour, comme dans le système des universités américaines et probablement pas uniquement elles, réorganiser le système d’enseignement et de recherche, et convaincre toutes sortes d’entités au niveau local comme international à bien vouloir placer des billes dans une institution crédible et performante parce qu’insoumise aux contingences politiques et aux agendas électoraux, et en plus parfaitement visible sur Internet à travers tous ses démembrements (les facultés, les départements, les enseignants, leurs parcours et leurs productions) dans ses activités scientifiques, dans ses productions intellectuelles, dans ses ambitions d’expansion et de grandeur. Tout cela, en restant un chercheur productif qui n’aurait aucune gêne à passer la main pour retourner dispenser des enseignements dans les salles de classe. Or, dans notre contexte, le fait de devoir passer la main (en tant que recteur, directeur, chargé de ceci ou de cela)  est souvent perçu comme dégradant et infâmant… L’un des livres les mieux documentés qui portent sur la Guerre civile américaine vient d’être publié par un historien (Drew Gilpin Faust) qui se trouve en même temps être le recteur de Harvard. L’ancien recteur de cette même université (Larry Summers) a eu à servir dans le cercle restreint des conseillers du président américain au cours de son premier mandat jusqu’à demander à être libéré de ses fonctions pour… retourner à l’enseignement. Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples. En bref, pour être au rendez-vous de la performance académique, nous devrons commencer par revoir notre rapport au pouvoir et aussi au bien public.
            L’une des autres différences par rapport aux universités occidentales, c’est que même si nos universités n’ont pas les moyens de produire du savoir au même niveau que ces universités-là, les normes fixées par le CAMES sont très en deçà, trop en deçà des normes de ces universités-là. Dans nos universités, il est parfaitement possible d’atteindre le sommet de la hiérarchie sur la base de publications au niveau uniquement national et sous-régional, et même pour être plus précis dans un carré de quelques pays de la sous-région et dans des revues où les membres du comité de lecture peuvent eux-mêmes se faire publier. Or, dans les universités du Nord, dans certaines disciplines (en Lettres, en sciences sociales et humaines, ainsi qu’en sciences juridiques et politiques, comme en sciences économiques), il est inconcevable de franchir le grade d’assistant encore moins de rester dans l’institution sans avoir publié un seul livre. Un article ou une communication à une conférence doit être l’embryon d’un livre à venir, c’est pourquoi quand il n’est pas suffisamment original il peut même ne pas être comptabilisé dans le parcours de l’enseignant.
Dans nos universités, on a poussé le mandarinat de « maîtres et juges » (une formule dont seul le Seul Maître et Juge est digne, une formule que l’on n’entend que dans nos académies !) jusqu’à  croire devoir constamment placer sous l’aile des professeurs tous les enseignants d’un rang inférieur alors même que ces professeurs ont atteint le sommet de la hiérarchie à partir de règles et critères nettement moins exigeants. Le mandarinat, c’est à peu près comme dans nos chefferies traditionnelles, franchement aux antipodes de l’esprit académique, un esprit fait de confrontations, de batailles d’idées, d’une perpétuelle remise en question, et même d’un reniement scientifique de la validité de thèses, de théories et donc du savoir produit. Or, ce sont les enseignants d’un niveau inférieur qui encadrent les gros effectifs d’étudiants et qui doivent être à la pointe de la recherche, par l’innovation, hors des sentiers battus par les professeurs. Il ne faut pas se faire d’illusion : si les enseignants qui ont du chemin à faire (on tenure track, comme disent les anglo-saxons) sont sous coupe réglée, s’ils ne sont pas suffisamment libres, il n’y aura ni innovation ni développement, parce que la recherche relève de la liberté et de l’ouverture d’esprit, de l’audace, du défi et même de la contestation.
Par ailleurs, l’idée tant véhiculée selon laquelle les universités américaines ne font pas de social est aussi erronée qu’incroyable. Cette idée a été récemment reprise par un membre de la commission nationale de réforme de l’enseignement supérieur qui trouve qu’il est « impossible d’avoir de la qualité en faisant du social ». En vérité, l’enseignement supérieur a beau être payant et même chèrement payé aux Etats-Unis, il n’en reste pas moins qu’il y a beaucoup d’institutions aussi bien publiques que privées qui reçoivent l’argent du contribuable américain. A titre d’exemples, ainsi en a-t-il été le cas en 2013 avec Goucher College, Community College of Baltimore County, Elizabeth City State College, et Morgan State University, pour ne citer que ces exemples. Une université aussi connue que Howard à Washington D.C. reçoit une subvention annuelle régulièrement versée par le Congrès américain. Ces aides et subventions sont destinées à financer la recherche comme à appuyer des étudiants méritants mais nécessiteux qui autrement risqueraient d’être perdus pour le pays en se consacrant à d’autres activités moins rentables et pour eux-mêmes et pour leur pays…

En somme, davantage que l’octroi d’un diplôme, la mission fondamentale de l’enseignement supérieur serait de former les apprenants au développement de l’esprit critique et de la créativité personnelle, pour aller vers une société innovante qui articule les formations offertes avec les besoins réels de nos sociétés dans le moyen comme dans le long terme. C’est ainsi que des personnes bien formées et suffisamment outillées à partir d’un décloisonnement des disciplines, des personnes suffisamment autonomes et ouvertes seront à même d’opérer des choix rationnels pour devenir des acteurs capables d’élaborer des projets de vie viables susceptibles de contribuer au mieux-être collectif./.

Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, FLSH, UCAD, Dakar

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