Si les Etats-Unis d’Amérique ont considérablement
dominé le siècle passé et continuent de le faire pour à peu près encore une
génération à venir (selon les prévisions de plusieurs cercles de réflexion sur
la prospective), c’est en grande partie parce qu’ils ont pu s’imposer dans le
domaine de la connaissance et du savoir. En effet, quand, au début des années
80, l’Etat américain a commencé à prendre conscience de l’effritement de la
puissance économique du pays, c’est dans des programmes de reconquête de la
compétitivité technologique, industrielle et commerciale qu’il s’est lancé,
notamment en plaçant l’Université au cœur de la bataille pour l’innovation.
C’est ainsi que depuis 1984, la loi sur la recherche coopérative (National Research Cooperative Act)
permet aux entreprises, même concurrentes, de créer, en collaboration avec les
universités, des centres de recherche, suffisamment dotés des moyens de leurs
ambitions, mais avec obligation de résultats. C’est de cette façon que l’Etat
fédéral américain a favorisé la création de plusieurs centres de recherche. Et
depuis 1986, la loi sur les transferts technologiques (Technology Transfer Act) permet de fluidifier la circulation du
savoir produit des centres de recherche et des laboratoires vers le privé pour
la création de richesses et d’emplois. Enfin, depuis 1988, la loi sur le
commerce et la compétitivité (Omnibus
Trade and Competitiveness Act) veille à une meilleure coordination des
transferts technologiques grâce à l’Institut national des normes et de la
technologie (National Institute of Standards and Technology) qui a été
restructuré dans ce sens. C’est de cette façon que les années 90 ont été
marquées par de profondes mutations au sein des universités américaines :
renforcement des structures de recherche qui deviennent quasi-autonomes,
synergies avec les entreprises, ce qui s’est traduit par des résultats
considérables dans la production du savoir et sa transformation en valeur
ajoutée.
C’est grâce à la production du savoir
et à sa valorisation optimale que les universités américaines détiennent de
formidables ressources financières leur permettant de séduire, d’accueillir et
de retenir les esprits les mieux formés où qu’ils se trouvent dans le
monde : des théoriciens français les plus vifs dans les sciences sociales
(de Foucault dès les années 1980 jusqu’à Lyotard qui a fait prospérer l’idée de
« la condition postmoderne », et ainsi de suite) aux informaticiens
indiens les plus pointus à Bangalore à l’heure actuelle.
C’est la production du savoir et sa
conversion en valeur ajoutée qui fait que dans le tableau des sources de
recettes des universités d’Etat aux Etats-Unis, il y a pour une bonne part
(davantage que les frais de scolarité payés par les étudiants et les
différentes aides reçues du gouvernement fédéral et de l’Etat dans lequel
s’implante l’université) les prestations commerciales que les universités sont
en mesure d’offrir aussi bien au public qu’au privé. En règle générale, les
universités doivent pouvoir monnayer le savoir produit par les ressources
humaines qu’elles détiennent plus que toute autre entité. Et à coup sûr, une meilleure
transparence dans la gestion des ressources permettrait aux universités de
s’autofinancer et d’être non seulement à l’abri des retards de budget et de
leurs conséquences, mais de faire des investissements porteurs.
Le fait est que pour être utile et
ainsi obtenir des financements, la recherche scientifique doit être ciblée en
répondant à des besoins spécifiques. Un exemple : depuis la fin de la
Seconde Grande guerre qui marque le début du siècle américain, un grand nombre
des activités de recherche et de développement (notamment dans les secteurs
aussi avant-gardistes que l’informatique et la microbiologie) aux Etats-Unis d’Amérique
correspondent à des objectifs de politique étrangère du gouvernement fédéral
américain, visant à créer entre autres produits des techniques de détection et
de surveillance toujours plus sophistiquées, et aussi pour fabriquer, entre
autres, des armes bactériologiques. C’est ce qui fait que les travaux menés par
des organismes de recherche privés intéressent l’Etat américain qui y est non
seulement consommateur et client, mais aussi tout à la fois bailleur de fonds
(en octroyant des subventions aux organismes de recherche en fonction de leur
valeur intrinsèque pour les objectifs visant à renforcer la puissance
industrielle et militaire du pays), régulateur et directeur de programme.
Cependant, ces différents intérêts montrent non pas un interventionnisme du
gouvernement fédéral américain dans le cadre de la recherche qui doit
impérativement relever d’esprits libres, mais plutôt tout son souci pour
l’efficacité de la recherche mise au service de la puissance du pays. Le fait
est que ce sont des entreprises et des laboratoires privés qui, avec l’appui du
gouvernement fédéral, ont été à l’origine des principaux travaux de recherche,
d’élaboration et d’exécution des programmes spatiaux qui depuis la fin de la
Seconde Guerre présentent des enjeux de politique étrangère très élevés pour
l’Etat américain. Et c’est de cette façon qu’en étant à la pointe de la
recherche scientifique, l’Etat américain peut assouvir ses ambitions de
puissance dans la conduite des affaires internationales.
De plus, dans la recherche et la
production du savoir, il n’y a ni répit ni plafond. Dans le système anglo-saxon
dont les universités restent les premières au classement mondial dans
l’enseignement supérieur, il faut « publier ou périr » ; tant
qu’on reste dans l’institution, et quelque soit le grade dans la hiérarchie, il
faut publier ou alors se voir tout bonnement remercié. Dans ce système, le
sommet de la hiérarchie ne correspond pas à ce que l’on pourrait appeler un
diplôme de fin d’études, car il n’y en a pas. Tant qu’on reste dans l’académie,
il faut publier ; de plus, un enseignant au sommet de la hiérarchie n’est
pas censé publier des articles ou se contenter d’encadrer des travaux de
recherche. C’est l’idée même que l’intelligence humaine est multiple et
protéiforme (visuelle et spatiale, verbale et linguistique, logique et
mathématique, etc.), que les capacités cérébrales de l’être humain sont
insoupçonnées, que l’esprit humain ne part pas à la retraite qu’il faut exiger
des enseignants qui aspirent à rester dans l’institution après la retraite administrative
et légale de continuer à faire non seulement des publications mais de niveau
international pour le rayonnement de nos institutions. Après tout, si Samuel
Huntington (pour donner un exemple très connu) a enseigné à Harvard jusqu’à
l’âge canonique de quatre-vingts ans, c’est parce qu’en quelque cinquante-huit
années de carrière, jusqu’à quelques mois avant de tirer sa révérence, il n’avait
jamais cessé de publier, malgré sa notoriété et les publications que l’on sait.
Or, ce n’est pas un secret que dans
nos universités les grades ne correspondent nullement à des publications dans
des revues de référence au plan international, là où les universitaires du
monde font rayonner leur institution. Dans notre contexte, on trouve tant
d’enseignants d’un rang inférieur qui ont nettement plus de publications que
des enseignants qui se trouvent au sommet de la hiérarchie et sont pourtant
censés les évaluer et les encadrer. Dans notre contexte, on trouve tant
d’enseignants que les générations d’étudiants à venir ne connaitront jamais,
parce qu’ils ne leur auront rien laissé en héritage.
Quand on parle de tradition
universitaire, ce n’est pas une question de maintien à leurs postes d’individus
ayant fait leur temps, car une université prospère par le renouvellement des
idées, des initiatives, des centres d’intérêt de recherche, ce qui passe
inévitablement par le renouvellement du corps enseignant. Dans le
renouvellement de ces idées et initiatives, il est indispensable d’encourager
la formation d’équipes interdisciplinaires intégrant divers champs des sciences
sociales, humaines, juridiques, de jeunes chercheurs motivés par la découverte
et la production de nouveaux savoirs. Un exemple : aux Etats-Unis
d’Amérique, les étudiants qui s’inscrivent à ce qui correspond à notre première
année de sciences juridiques ont déjà une licence en Lettres, en sciences sociales
ou sciences humaines. Or, dans notre contexte on oublie souvent que bien avant
d’être l’affaire des juristes, c’est d’abord au sein des sciences sociales et
humaines, en philosophie particulièrement, que le Droit a été théorisé. De la
même manière, on oublie que celui qui est considéré comme le père de la science
économique pour avoir été le premier à théoriser le capitalisme libéral, Adam
Smith, était avant tout un philosophe… En quelque sorte, dans la nécessaire
réforme des enseignements, il doit être question de décloisonner les
disciplines et d’ouvrir des passerelles permettant de développer la culture
générale et les capacités intellectuelles, ce qui contribuerait grandement à
relever le niveau lamentablement bas des apprenants et à leur ouvrir de
nouvelles perspectives.
Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on
a atteint le sommet de la hiérarchie que l’on doit s’estimer avoir ‘fait ses
preuves’ ou encore, fait plus grave, être placé comme dans une loge
inatteignable, comme au-dessus des textes et s’autoriser à les fouler au pied,
en toute impunité. Le bon exemple, tout comme le travail individuel
d’introspection, doit commencer par le haut.
Dans la gouvernance de nos
institutions, l’infiltration par la politique a tendance à corrompre la
fonction d’administrateur, qui aurait pu être suffisamment libre pour, comme
dans le système des universités américaines et probablement pas uniquement
elles, réorganiser le système d’enseignement et de recherche, et convaincre
toutes sortes d’entités au niveau local comme international à bien vouloir
placer des billes dans une institution crédible et performante parce
qu’insoumise aux contingences politiques et aux agendas électoraux, et en plus
parfaitement visible sur Internet à travers tous ses démembrements (les
facultés, les départements, les enseignants, leurs parcours et leurs
productions) dans ses activités scientifiques, dans ses productions
intellectuelles, dans ses ambitions d’expansion et de grandeur. Tout cela, en
restant un chercheur productif qui n’aurait aucune gêne à passer la main pour
retourner dispenser des enseignements dans les salles de classe. Or, dans notre
contexte, le fait de devoir passer la main (en tant que recteur, directeur,
chargé de ceci ou de cela) est souvent
perçu comme dégradant et infâmant… L’un des livres les mieux documentés qui
portent sur la Guerre civile américaine vient d’être publié par un historien (Drew
Gilpin Faust) qui se trouve en même temps être le recteur de Harvard. L’ancien
recteur de cette même université (Larry Summers) a eu à servir dans le cercle
restreint des conseillers du président américain au cours de son premier mandat
jusqu’à demander à être libéré de ses fonctions pour… retourner à
l’enseignement. Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples. En bref,
pour être au rendez-vous de la performance académique, nous devrons commencer
par revoir notre rapport au pouvoir et aussi au bien public.
L’une des autres différences par
rapport aux universités occidentales, c’est que même si nos universités n’ont pas
les moyens de produire du savoir au même niveau que ces universités-là, les
normes fixées par le CAMES sont très en deçà, trop en deçà des normes de ces
universités-là. Dans nos universités, il est parfaitement possible d’atteindre
le sommet de la hiérarchie sur la base de publications au niveau uniquement
national et sous-régional, et même pour être plus précis dans un carré de quelques
pays de la sous-région et dans des revues où les membres du comité de lecture
peuvent eux-mêmes se faire publier. Or, dans les universités du Nord, dans
certaines disciplines (en Lettres, en sciences sociales et humaines, ainsi
qu’en sciences juridiques et politiques, comme en sciences économiques), il est
inconcevable de franchir le grade d’assistant encore moins de rester dans
l’institution sans avoir publié un seul livre. Un article ou une communication
à une conférence doit être l’embryon d’un livre à venir, c’est pourquoi quand
il n’est pas suffisamment original il peut même ne pas être comptabilisé dans
le parcours de l’enseignant.
Dans nos universités, on a poussé le
mandarinat de « maîtres et juges » (une formule dont seul le Seul
Maître et Juge est digne, une formule que l’on n’entend que dans nos
académies !) jusqu’à croire devoir
constamment placer sous l’aile des professeurs tous les enseignants d’un rang
inférieur alors même que ces professeurs ont atteint le sommet de la hiérarchie
à partir de règles et critères nettement moins exigeants. Le mandarinat, c’est
à peu près comme dans nos chefferies traditionnelles, franchement aux antipodes
de l’esprit académique, un esprit fait de confrontations, de batailles d’idées,
d’une perpétuelle remise en question, et même d’un reniement scientifique de la
validité de thèses, de théories et donc du savoir produit. Or, ce sont les
enseignants d’un niveau inférieur qui encadrent les gros effectifs d’étudiants
et qui doivent être à la pointe de la recherche, par l’innovation, hors des
sentiers battus par les professeurs. Il ne faut pas se faire d’illusion :
si les enseignants qui ont du chemin à faire (on tenure track, comme disent les anglo-saxons) sont sous coupe
réglée, s’ils ne sont pas suffisamment libres, il n’y aura ni innovation ni
développement, parce que la recherche relève de la liberté et de l’ouverture d’esprit,
de l’audace, du défi et même de la contestation.
Par ailleurs, l’idée tant véhiculée
selon laquelle les universités américaines ne font pas de social est aussi
erronée qu’incroyable. Cette idée a été récemment reprise par un membre de la
commission nationale de réforme de l’enseignement supérieur qui trouve qu’il
est « impossible d’avoir de la qualité en faisant du social ». En
vérité, l’enseignement supérieur a beau être payant et même chèrement payé aux
Etats-Unis, il n’en reste pas moins qu’il y a beaucoup d’institutions aussi
bien publiques que privées qui reçoivent l’argent du contribuable américain. A
titre d’exemples, ainsi en a-t-il été le cas en 2013 avec Goucher College, Community
College of Baltimore County, Elizabeth City State College, et Morgan State
University, pour ne citer que ces exemples. Une université aussi connue que
Howard à Washington D.C. reçoit une subvention annuelle régulièrement versée
par le Congrès américain. Ces aides et subventions sont destinées à financer la
recherche comme à appuyer des étudiants méritants mais nécessiteux qui
autrement risqueraient d’être perdus pour le pays en se consacrant à d’autres
activités moins rentables et pour eux-mêmes et pour leur pays…
En somme, davantage que l’octroi d’un
diplôme, la mission fondamentale de l’enseignement supérieur serait de former
les apprenants au développement de l’esprit critique et de la créativité
personnelle, pour aller vers une société innovante qui articule les formations
offertes avec les besoins réels de nos sociétés dans le moyen comme dans le
long terme. C’est ainsi que des personnes bien formées et suffisamment
outillées à partir d’un décloisonnement des disciplines, des personnes
suffisamment autonomes et ouvertes seront à même d’opérer des choix rationnels
pour devenir des acteurs capables d’élaborer des projets de vie viables
susceptibles de contribuer au mieux-être collectif./.
Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, FLSH, UCAD, Dakar
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