samedi 8 février 2014

Crise en Casamance : n’est-il pas temps de faire bouger les lignes ?

Abou Bakr MOREAU, Enseignant-chercheur, Etudes américaines, FLSH, UCAD.
Saloly Fadel TOURE, Doctorant, Etudes africaines (FLSH, UCAD) et Coordonateur du Mouvement des Patriotes Sénégalais « Pro-Patria ».

Pour commencer, et à titre d’exemple, la guerre la plus meurtrière qu’aient jamais connue les Etats-Unis d’Amérique reste la Guerre de Sécession (1861-1865), ayant opposé le Nord abolitionniste au Sud esclavagiste, moins d’un siècle après l’accession à la souveraineté, au moment où la jeune République cherchait encore à sortir de la tutelle de l’Empire britannique. Il est connu que, d’une manière générale, une guerre civile est plus meurtrière qu’une guerre extérieure, en raison notamment du déchirement interne qu’elle implique et qui est plus difficile à recoudre et à cautériser. Certes, dans le cas du conflit en Casamance, on n’est pas dans un pays divisé en deux et il n’y a pas de guerre civile chez nous, mais le conflit en Casamance dure déjà depuis plus de trois décennies, ce qui fait qu’il y a une génération entière qui n’aura connu que le conflit et ses dégâts collatéraux. C’est une guerre d’usure, qui s’installe dans la durée, et use progressivement toutes les ressources de la région, agricoles, économiques, et nécessairement humaines.
Si l’Histoire montre que la confrontation armée peut se révéler être un moyen de résolution définitive de différends profonds et insolubles et même un puissant moteur de l’Histoire, la durée du conflit joue cependant en défaveur de l’Etat sénégalais : la durée a favorisé le renforcement des sécessionnistes et sa complexification avec l’implication des petits pays voisins (la Gambie et la Guinée-Bissau ayant une forte capacité de nuisance nourrie par un complexe d’infériorité inavoué vis-à-vis du grand voisin sénégalais), et de pays aussi lointains que l’Iran pourvoyeuse d’armes et la France qui abrite des ennemis jurés de l’intégrité territoriale du Sénégal tout en se disant pays ami de ce dernier, font que la solution militaire est de moins en moins sinon plus jamais envisageable. En quelque sorte, ainsi que l’ont montré les sérieux revers essuyés par l’armée nationale au cours des derniers mois, il faudra tout en renforçant l’armée nationale pour parer à toute éventualité (notamment un conflit armé ouvert où s’impliqueraient des Etats étrangers, ce qui n’est pas à exclure), s’orienter vers une solution politique négociée, avec les forces sécessionnistes.
Aux Etats-Unis, ce qui a contribué à éloigner le spectre de la guerre civile depuis la Guerre de sécession, c’est aussi la décentralisation des pouvoirs au niveau régional, en particulier par l’élection des gouverneurs : par l’instauration d’une élection des gouverneurs, des ‘enfants du terroir’ sont motivés à investir tous leurs efforts dans l’œuvre de construction régionale et à pousser leur ambition jusqu’à se forger un destin national à l’élection présidentielle. Or, chez nous, l’extrême concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, en l’occurrence le président de la république, qui nomme la quasi-totalité des fonctionnaires de l’Etat (jusqu’aux directeurs et sous-directeurs sans réel pouvoir de décision) n’est pas de nature à ouvrir le jeu politique, favoriser la décentralisation et apaiser les frustrations des populations de l’intérieur souvent négligées. En termes simples, un gouverneur élu par des citoyens de la région et qui devra être doté des moyens de travailler n’est pas comme un administrateur nommé par le chef de l’Etat au gré de la rotation arbitraire et souvent politique des hommes, et qui n’a aucune ambition pour la région.
La Guerre de sécession américaine montre qu’un pays n’est pas la somme de ses régions ou de ses Etats, ni une nation la somme de ses diverses composantes, mais bien une totalité indécomposable. Elle montre en même temps que la notion de nation n’est pas infâme en elle-même. Plutôt, c’est l’extrémisme qui, comme tout autre, doit en être combattu. La Guerre de Sécession est aussi la plus grande menace qu’ait connue la démocratie américaine, car la division, la sécession d’une nation est une menace majeure à la démocratie en ce sens qu’elle met sérieusement en péril le système politique et la cohésion de la communauté nationale. En règle générale, la décomposition de la nation est elle-même l’aboutissement de la fragmentation accentuée par les clivages sociaux et économiques et les frustrations engendrées chez des minorités qui se sentent particulièrement défavorisées. C’est pourquoi, ainsi que le suggèrent les théoriciens Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, l’idéal d’une nation démocratique est une question sociale avant d’être culturelle. En clair, la culture démocratique ne peut prendre racine dans une société en proie aux inégalités sociales et à la précarité. Dans la « démocratie radicale » que Laclau et Mouffe préconisent, la représentation proportionnée des minorités est d’autant plus nécessaire que refoulées dans la seule sphère du privé (ethnique ou même régional) des communautés, leurs différences rejaillissent dans la sphère publique, en particulier quand la société globale contribue aussi à produire ces différences. « Sans démocratie radicale, l’Etat de droit ne peut être ni réalisé ni maintenu dans les conditions d’une politique parfaitement sécularisée… Car ceux qui gouvernent l’Etat ne peuvent point contribuer davantage à la félicité publique, que d’éloigner les troubles de guerres civiles ou étrangères, afin que chacun puisse jouir en toute quiétude des biens qu’il s’est acquis par son industrie. » S’il est clair que la pluralité culturelle constitue intrinsèquement l’un des fondements de toute démocratie, comme mode de vie et de pensée, cette hétérogénéité ne saurait cependant se traduire en termes de fragmentation.
Les nations sont nées d’ethnies, dont les mythes et réalités posent les bases de l’identité nationale. Et sans doute, le passage des ethnies à la nation ne se fait pas sans frictions ; l’accouchement d’une nation ne se fait pas sans douleur. Dans la formation de la nation, il est crucial de veiller à ce que des composantes ethniques, régionales ou d’une autre nature ne se sentent pas lésées, car les dérives du sens communautaire nés de ce sentiment d’être lésé sont le moyen le plus sûr de dévoyer la logique démocratique. Aussi, le pluralisme des pratiques culturelles et des valeurs doit être l’expression d’une communauté diverse mais partageant un fort sentiment national unificateur et jamais remis en cause. Ainsi donc, « le sens de l’Etat constitutionnel démocratique réside enfin dans la promesse que personne ne sera exclu du contexte de solidarité dû à l’association de citoyens de droit libres et égaux. » (J. Habermas, Droit et Démocratie, entre faits et normes.)     
Les Etats-Unis ont donc, par cette confrontation interne, déjà fait l’expérience du séparatisme, dès les premières heures de la République américaine. Cette sécession a été comme l’une des maladies infantiles de la jeune nation en pleine croissance et en devenir. Même si dans le Sud du pays, les stigmates de la Guerre sont encore visibles et que la volonté d’indépendance reste encore vivace dans l’esprit de certains citoyens originaires de cette partie du pays (à peu près un siècle et demi après la fin de la Guerre), grâce à la culture politique cependant, à la grande tradition démocratique, et surtout au sentiment national fort partagé par les communautés, le pays s’est éloigné de la sécession. Les Etats-Unis sont sans aucun doute une société très hétérogène, avec des particularismes ethno-raciaux et culturels très marqués, mais le sentiment d’appartenance des minorités et d’une majorité à une entité nationale indivisible, placée au-dessus de toutes les contingences matérielles et politiques, y est plus fort.
Aux Etats-Unis comme ici ou ailleurs, le renforcement de la démocratie au niveau national peut contribuer à anéantir les velléités sécessionnistes d’une partie de la communauté des citoyens en ceci que, en consolidant la cohésion nationale, le renforcement de la démocratie va permettre d’isoler les citoyens qui appellent à la sécession. En clair, quand les citoyens ont le sentiment de vivre la démocratie, ils se sentent davantage appartenir à une même nation, et repoussent de fait ceux d’entre eux qui appellent à l’éclatement de la nation. Or, quand la démocratie est dévoyée, c’est la porte ouverte à toutes les revendications communautaires et à la cristallisation de tous les clivages ethniques, régionaux, etc. C’est pourquoi ce n’est nullement un hasard si les douze dernières années où l’on a enregistré des reculs démocratiques effroyables (l’extrême présidentialisation du pouvoir, l’instrumentalisation du pouvoir judiciaire par l’exécutif, l’impunité, la corruption, l’incivisme, l’accroissement des inégalités, le mauvais fonctionnement des canaux de renforcement de la citoyenneté comme l’école, etc.) ont aussi été marquées par une résurgence de la rébellion en Casamance : le fait est que quand le pouvoir exécutif se renforce injustement au détriment des citoyens ordinaires respectueux de la règle de Droit et dont il tire sa légitimité, il renforce en même temps les citoyens en marge de la règle de Droit. Du reste, c’est scandaleux que l’ancien président de la République, qu’on suppose juriste et connaisseur de l’impact d’une application judicieuse des lois, ne se rendait pas compte qu’en harcelant journellement, par le canal d’une police politique qui ne disait pas son nom, les opposants légitimes à son régime et les journalistes qui ne faisaient que leur travail, il perdait et son temps (en ne s’attaquant pas aux fossoyeurs de la nation que sont les rebelles sécessionnistes) et des soutiens précieux qu’il aurait pu trouver en eux, bons relayeurs d’une cause nationale, dans l’œuvre de reconstruction du sentiment national. Une application judicieuse des lois, ce n’est pas une option, c’est une exigence républicaine qui s’articule avec l’intérêt même d’un Etat qui aspire à préserver la légitimité de son pouvoir. Par contre, quand la démocratie est dévoyée, tous les groupes en marge de la loi en profitent pour s’attaquer à l’autorité de l’Etat et à ses symboles : l’intégrité territoriale, les démembrements de l’Etat au niveau régional… Les énormes pertes subies par l’armée nationale dans la confrontation avec les sécessionnistes ne sont que le résultat de la politique démagogique, dangereuse et antipatriotique de l’ancien chef de l’Etat. Et quand on considère que la responsabilité doit être la référence cruciale de l’Etat et des élus jusqu’au simple citoyen, le fait que l’ancien chef de l’Etat déclare avoir eu à nourrir des citoyens qui se sont dressés contre l’Etat et la communauté nationale est un acte de haute trahison, par conséquent impardonnable…
L’un des éléments, et non des moindres, sur lesquels le nouveau pouvoir en place pourra sans aucun doute s’appuyer en vue d’arrimer la Casamance au reste de la nation, c’est ce que l’on pourrait appeler ‘le désir du Sénégal des casamançais’, à savoir que les casamançais ne sont pas moins attachés à la patrie que les autres sénégalais, bien au contraire même. Ce qui nous l’a encore montré récemment, c’est que malgré les risques liés au vote dans une zone de conflit, les casamançais se sont rendus aux urnes, et davantage même que leurs concitoyens des autres parties du pays. Le vote est un acte citoyen inspiré par un sentiment national, ce qui fait que les forts taux de participation aux élections présidentielle et législative enregistrés en Casamance (à Bignona, Bounkiling, Oussouye, Simbandi, etc.) sont un désaveu cinglant des électeurs casamançais qui voguent dans le sens contraire des indépendantistes.
La Guerre civile américaine a été infiniment plus compliquée que la guerre en Casamance à tel point que presque un siècle et demi après la fin de la Guerre, le sentiment sécessionniste reste encore vivace chez certains citoyens américains du Sud, et que même le drapeau des Etats confédérés du Sud flotte encore dans certaines contrées du pays…  
La résolution du conflit en Casamance devra refonder notre volonté de vivre ensemble, en tant que nation. Et le renforcement de notre volonté de vivre ensemble est essentiel à la résolution du conflit en Casamance. Il est essentiel de mettre une fin définitive au conflit en Casamance, parce que dans une sous-région troublée par la partition annoncée au Mali, les tensions entre le Sénégal et la Mauritanie (sur la question de la gestion du Fleuve, le rapatriement des réfugiés mauritaniens, la circulation des pêcheurs sénégalais, etc.), la précarité politique en Guinée-Bissau (où coups d’Etat et assassinats politiques sont monnaie courante), sans compter que le Liberia, la Sierra-Leone et la Côte-d’Ivoire sont encore convalescents après des conflits civils très sanglants, il est évident que  tout pays ou même toute organisation visant à affaiblir l’Etat sénégalais n’aura qu’à appuyer là où cela fait le plus mal, c’est-à-dire en Casamance. En plus de trente années de conflit, ce sont moins les sécessionnistes et davantage l’Etat sénégalais qui a perdu du terrain. Etant donné que la prolongation du conflit ne fera qu’accentuer la vulnérabilité de l’Etat sénégalais face à ses ennemis externes et même internes, mais aussi face aux défis nationaux qui attendent les nouvelles autorités, n’est-il pas grand temps de faire bouger les lignes ? Aussi, tout en restant ferme sur la question de l’intégrité territoriale et l’indivisibilité de la nation, et tout en renforçant les forces armées nationales, l’Etat ne devrait pas systématiquement exclure de lâcher du lest au profit aussi d’une paix définitive dans le pays, ce qui n’a pas de prix./.

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